Interview à Politis

Propos recueillis pas Michel Soudais et Pauline Graulle.

Député d’Indre-et-Loire, Laurent Baumel revient sur la crise politique engendrée par la loi Macron et sur la stratégie des frondeurs.

Il n’est pas le plus gauchiste des frondeurs, mais cela n’empêche pas Laurent Baumel d’en être l’un des principaux porte-parole. Élu pour la première fois député (d’Indre-et-Loire) en 2012, cet ancien strauss-kahnien est l’un des trente et un députés à s’être abstenus, en septembre, sur le vote de confiance au gouvernement Valls 2.

L’utilisation du 49-3 par le gouvernement Valls pour faire passer la loi Macron a montré, s’il en était encore besoin, son inflexibilité. Cela ne signe-t-il pas l’échec de votre stratégie de vouloir influencer de l’intérieur la politique menée ?


Laurent Baumel : En 2014, lorsque nous nous sommes fixé l’abstention comme forme d’expression de notre désaccord sur les textes budgétaires ou la confiance, certains ironisaient sur notre « couteau sans lame ». Nous sommes sortis de notre inoffensivité en décidant de voter contre la loi Macron, obligeant ainsi le gouvernement à dégainer le 49-3, qui a un coût politique pour ceux qui l’emploient. Celui-ci n’étant pas réutilisable dans une même session parlementaire, le gouvernement va par exemple rechigner à mettre sur la table le projet de loi Rebsamen sur le dialogue social. Car, s’il est d’inspiration libérale, il ne sera pas voté.

Pour autant, vous n’avez pas été jusqu’au bout de votre démarche,
en ne votant pas la motion de censure qui aurait forcé le Président à changer de gouvernement. Pourquoi ? 


Notre stratégie, et je l’assume, n’est pas de renverser le gouvernement. D’autant que François Hollande ne se serait pas contenté de changer de gouvernement : même s’il n’y est théoriquement pas obligé, il aurait choisi de dissoudre ­l’Assemblée, et de nouvelles élections auraient sans aucun doute conduit à une majorité de droite. Or, nous, les frondeurs, voulons toujours conserver l’espérance d’obtenir une rectification et donc une réussite de ce quinquennat de gauche. D’ailleurs, si nous n’étions pas là pour apporter de la contradiction au sein du groupe socialiste, Manuel Valls et François Hollande auraient les mains totalement libres.

Aujourd’hui, vous semblez moins soutenus dans l’opinion publique
 qu’il y a quelque temps… 


Il est vrai que notre action a déchaîné la violence des éditorialistes libéraux et entraîné la crainte d’une division qui influe sur la perception de l’opinion. Mais, selon moi, ce qui s’est passé mardi est plutôt le signe d’une résurrection des frondeurs. Nous avons voulu acter le fait qu’il n’y a pas de majorité claire à gauche pour la poursuite de cette orientation politique. Après les attentats de janvier, un mouvement général d’auto-­persuasion orchestré par l’exécutif et ses soutiens laissait penser qu’il ne pouvait plus y avoir de débat politique. Certains socialistes ont fini par croire à leur propre story­telling, c’est pourquoi ils ont été surpris par cet épisode de la loi Macron.

N’empêche, pour l’électeur « lambda », le fait de ne pas aller jusqu’à la censure permet à cette loi que vous critiquez de passer quand même…


L’électeur socialiste ou sympathisant ne nous demande pas non plus de faire tomber le gouvernement ! Les choses sont plus complexes. Beaucoup de gens partagent notre analyse du revirement politique et programmatique du quinquennat, car ils observent une dérive par rapport aux valeurs de la gauche et aux promesses faites pendant la campagne de 2012. Pour autant, ils ne veulent pas que nous ouvrions la voie à un retour de la droite au pouvoir. Parce qu’aujourd’hui, en France, on ne peut pas dire qu’il existe vraiment d’alternative de type Syriza.

N’avez-vous pas manqué l’occasion de rendre cette alternative visible,
en ne déposant pas de motion de censure commune avec le Front de gauche et les écologistes ?


C’est une thèse qui peut se défendre, mais ce n’est pas la mienne. Je continue de penser qu’à l’étape actuelle il reste possible de mener le combat de la réorientation à l’intérieur de la famille socialiste. Cette analyse n’est pas définitive, des circonstances me feront peut-être changer d’avis plus tard. Pour le moment, ce n’est pas mon souhait.

Pourtant, dans votre livre  [Quand le Parlement s’éveillera, le Bord de l’eau, 2015], vous notez que, s’agissant de votre proposition de loi sur la CSG ou de votre action pour empêcher le CICE, vous n’avez pas été entendus…


Parce que nous n’avions pas encore élevé le rapport de force, ce que nous venons de faire. La conjonction du problème parlementaire, d’une situation sociale complexe, d’absence de résultats économiques et peut-être d’une situation électorale difficile va tout de même obliger François Hollande à réfléchir à la manière dont il souhaite terminer son quinquennat ! C’est une question d’intérêts. Autant Manuel Valls se nourrit de la confrontation avec nous, laquelle sert une stratégie d’affirmation de son autorité personnelle au service d’une politique social-libérale, autant François Hollande n’est pas, selon moi, scotché à cette ligne libérale — qu’il n’a d’ailleurs pas défendue pendant sa campagne de 2012.
Je pense qu’il a changé de ligne sous l’influence des forces économiques, de la technocratie d’État qui en est le relais, des contraintes bruxelloises telles qu’il les a intériorisées, parce que le régime de la Ve République ne mettait rien en face jusqu’aux frondeurs, et puis, il ne faut pas l’oublier, parce qu’il n’y a pas eu de mouvement social majeur. Or, cette dynamique n’est pas gravée dans le marbre. Notre pari stratégique est que la fronde parlementaire, plus nette en 2015 qu’en 2014, pourra influencer la ligne.
Par ailleurs, il y a aussi une composante non rationnelle, affective pourrait-on dire, dans ce choix : je me sens socialiste et je tiens à l’organisation dans laquelle je suis. C’est pourquoi j’essaie de la sauver plutôt que de la fuir.

Est-il tenable de rester dans une organisation où vous êtes minoritaires, au moins au Parlement, avec des « camarades » comme Christophe Caresche qui vous désignent à longueur de temps comme les traîtres à supprimer ?


Ce n’est pas facile, mais j’ai une vision historique du Parti socialiste : mon engagement est lié à des raisons qui transcendent Christophe Caresche !
À titre personnel, je suis déjà sorti du parti une première fois avec Jean-Pierre Chevènement, au moment du traité de Maastricht. J’y suis revenu en 1994, car cette aventure a montré, pour moi, la difficulté de construire une alternative viable au PS et à fédérer des forces hétérogènes. Par ailleurs, il y a encore au PS des milliers de militants qui portent de très belles valeurs et que je ne veux pas abandonner.

Justement, dans quel état d’esprit abordez-vous le congrès ? 


Contrairement à ce que pensent beaucoup de médias, ce qui s’est passé sur la loi Macron n’était pas une stratégie liée au congrès. Simplement notre choix d’utiliser, en tant que parlementaires, le droit de vote que nous donne la Constitution pour manifester notre résistance à la mise en œuvre d’une politique social-libérale.
L’objectif est de constituer un bloc donnant aux militants la possibilité d’exprimer eux aussi la nécessité d’une alternative à la ligne actuelle. Il est trop tôt pour connaître la configuration exacte de ce congrès, mais nous essaierons évidemment d’y jouer un rôle.

Le Parlement endormi

Chronique de mon dernier livre “Quand le Parlement s’éveillera” (éd. Le Bord de l’eau, janvier 2015), dans Le Monde daté du 4 février, par Hélène Bekmezian.

Que veux-tu que l’on fasse ? C’est la Ve  République Cette phrase, glissée par un ancien élu à son collègue socialiste Laurent Baumel, résume bien le tableau dressé par ce dernier dans son essai Quand le Parlement s’éveillera : celui d’une Constitution à bout de souffle qui confère une toute-puissance à l’exécutif autant qu’elle restreint drastiquement les marges de manœuvre de la majorité parlementaire.

Connu pour être l’un des meneurs de la ” fronde ” socialiste à l’Assemblée, qui rassemble plusieurs élus hostiles à la politique économique du gouvernement, le député d’Indre-et-Loire a beaucoup déchanté sur le fonctionnement de la République depuis sa première élection au Palais-Bourbon, en  2012. Il en est d’ailleurs certain : cette” fronde ” ne prend pas ses racines que dans un désaccord économique mais aussi dans une volonté des parlementaires de s’émanciper, de ” s’éveiller “.

Après une (longue) première partie d’introduction, Laurent Baumel livre un récit sans ambages – et pour tout dire consternant – des relations entre le groupe majoritaire et le gouvernement, telles qu’il les vit. Avec un président de la République qui ” règne littéralement et solitairement sur les affaires de la nation “, ” la famille politique n’est pas un espace politique avec ses débats et ses contradictions. Elle est une armée, parfois remuante, parfois boudeuse, mais fondamentalement structurée par un principe hiérarchique : la fidélité et l’obéissance à celui que le peuple a adoubé à travers l’élection présidentielle “, écrit-il.

Pour une suppression du ” 49-3 ”

Le résultat en serait une infantilisation des élus de la majorité, qui se plient à des ” rites manifestant – leur – soumission volontaire et satisfaite à “leur” gouvernement “.

L’” un des plus pathétiques “ exemples ayant lieu quand un élu tente de faire amender un texte avant de ” retirer “ son amendement, ” brusquement convaincu par les arguments du ministre ou par sa promesse de réfléchir sérieusement au problème “.

Pour Laurent Baumel, qui plaide pour une suppression du droit de dissolution et du ” 49-3 ” qui permet au gouvernement de faire passer un texte en force, il faut en finir avec les jeux de rôle et les mises en scène.

Comme lorsque les ministres viennent à intervalles réguliers devant le groupe socialiste ” se frapper la poitrine “ et jurer que les députés seront désormais mieux ” associés ” en amont.

Ou encore quand Matignon fait à peine semblant d’écouter sa majorité comme un jour de novembre  2012 où, face aux inquiétudes de députés sur le crédit d’impôt compétitivité emploi, ” le directeur de cabinet de Jean-Marc Ayrault, Christophe Chantepy, coupa court à ces échanges en signalant que, de toute façon, la décision était déjà prise par le président de la République et que nous n’avions plus, en sorte, qu’à obtempérer “.

Députés, circulez, y’a rien à voir !

 

Tribune dans Libération: “Etre à la hauteur du défi du 11 janvier”

Pouria Amirshahi, Laurent Baumel, Philippe Baumel, Fanélie Carrey-Conte, Jean-Marc Germain, Daniel Goldberg, Philippe Noguès, Christian Paul, Barbara Romagnan, Gérard Sébaoun et Suzanne Tallard Député(e)s socialistes

Frappée au plus profond de ce qu’elle est et de ce qu’elle incarne aux yeux du monde, la France a su se redresser et se rassembler autour de ses valeurs fondamentales. Ce moment national que des circonstances tragiques nous ont amenés à vivre a remis en pleine lumière les fractures du pays, ses territoires oubliés, ses jeunesses aux marges. Cette situation nous oblige, non pas simplement à commenter l’état de la société, mais bien à produire des actes ressentis durablement dans leurs vies par nos concitoyens.

Les manifestations extraordinaires du 11 janvier ne suffisent pas à elles seules à tourner la page et à produire les remèdes espérés. Beaucoup l’ont dit depuis, les réponses de long terme aux défis lancés à notre République – pas seulement dans les quartiers dits «défavorisés» – résident plus que jamais dans notre capacité à lutter efficacement contre le chômage et les inégalités. Mais aussi à dessiner autrement les traits de la France dans laquelle nous invitons à vivre la génération qui vient.

La loi dont la discussion se déroule au Parlement avec Emmanuel Macron nous paraît éloignée de cette ambition. Il faut beaucoup d’optimisme ou d’aveuglement pour se convaincre que des modifications des règles d’installation des notaires ou la possibilité de cinq à douze dimanches travaillés, quand le pouvoir d’achat des Français ne progresse plus, vont répondre à ces défis majeurs en créant des milliers d’emploi.

D’autres «réformes structurelles», le financement de l’économie réelle par les banques, la stimulation effective de la recherche, de l’investissement privé, du logement, de la transition écologique et numérique, seraient infiniment nécessaires. Nous les avons proposées au débat public ces jours-ci. A l’inverse, nous assistons à l’empilement de micromesures, en écho à ceux qui, à Paris ou à Bruxelles, oubliant les leçons du crash de 2008, pensent que le monde irait mieux s’il y avait moins de règles. Nous réinventons l’autobus et le centre commercial, comme s’ils étaient synonymes de liberté, d’innovation ou de progrès… Et nous ne parlons pas ici de la réorientation beaucoup plus profonde encore de la politique budgétaire que devraient imposer, si l’on veut passer sans retard des paroles aux actes, le retour effectif des services publics et la lutte contre les inégalités scolaires dans les territoires relégués de notre République.

Cette loi contient en outre des dispositions contestables, notamment en matière de licenciement économique et de travail dominical. Elle entraîne d’importants reculs pour le droit du travail et la protection des salariés, que les corrections apportées par les parlementaires en commission n’ont pas suffi à évacuer. Sous prétexte de secret des affaires, elle est porteuse de danger pour la liberté d’informer. Elle contribue, de ce fait, à entretenir le sentiment que la gauche agit à contre-emploi, à la faveur de cette nouvelle expérience du pouvoir, et s’éloigne des raisons de son accès aux responsabilités. Face à ces enjeux et à ces risques, il nous semble que le président de la République doit rapidement prendre une initiative de rassemblement national, en commençant par sa majorité. Après avoir su pleinement incarner l’unité de la France autour des valeurs républicaines, il doit se donner les moyens de renouer avec les électeurs qui lui ont fait confiance en 2012, et de réunir l’ensemble de la gauche autour d’une politique économique et sociale à la fois ambitieuse et équilibrée. Soucieux de démocratie sociale, il sait que les organisations de salariés ne reprendront plus vraiment le chemin du dialogue au cours de ce quinquennat si elles sont laissées à l’écart d’un tel projet.

En retirant de cette loi ses dispositions les plus contestables, l’exécutif saurait faire de cette année 2015 le point de départ d’une relance réussie du quinquennat, pour conduire de nouvelles réformes réellement à la hauteur des défis une nouvelle fois réveillés par ce mois de janvier.

Ces questions arrivent dans quelques jours en discussion dans l’hémicycle. Il nous semble nécessaire de retirer du projet de loi les modifications préjudiciables du droit du travail, en commençant par l’extension du travail dominical. Son efficacité économique est très contestée. Les risques pour les familles et les territoires les plus fragiles sont indéniables. Comment éviter la généralisation progressive sur l’année, quand l’exception aura été banalisée ? A l’heure où il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer des valeurs et des repères, la «société de marché» ne saurait l’emporter sur celle du temps choisi et du vivre ensemble. Il n’y aura ni recul, ni défaite, dans cet exercice de sagesse collective. Nous y voyons l’amorce de ce compromis historique pour le redressement du pays, voulu depuis 2012 et que les Français attendent.

Sur le site de Libération: http://www.liberation.fr/politiques/2015/02/01/etre-a-la-hauteur-du-defi-du-11-janvier_1193480

tribune libé 2 février